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Regards croisés : Pour une vision commune de l’avenir du pastoralisme

Pression sur les ressources naturelles, explosion démographique,
hausse de la demande en produits animaux,
aggravation des conflits : le pastoralisme en Afrique
de l’Ouest est confronté à de nombreux enjeux. À travers le
regard croisé de différents acteurs, cet entretien interroge
la viabilité du pastoralisme sur le long terme.

Grain de sel : Le pastoralisme sera-t-il en mesure de
répondre à une hausse continue de la demande des
produits issus de l’élevage ?

Christian Berger (Banque mondiale) : Pour moi,
la réponse courte est clairement non ! Il y a une augmentation
forte de la demande en produits animaux,
liée à l’explosion démographique, l’urbanisation et
la hausse du niveau de vie qui s’accompagne d’une
évolution des régimes alimentaires. Le système pastoral
doit continuer à exister mais il faudra en parallèle
moderniser et intensifier les filières d’élevage
sédentaires.
Abouba Saidou (gouvernement du Niger) : La
demande est certes croissante mais la production aussi.
Et puis jusqu’à preuve du contraire, le pastoralisme
est la forme la plus rentable de production adaptée
aux conditions climatiques des zones sahéliennes car
les coûts de productions sont faibles.
Hélène Vidon (AFD) : Bien qu’elles soient peu
fiables les statistiques montrent que les cheptels augmentent
plus que ce que l’on pensait. Donc oui les
systèmes agro-pastoraux ont une capacité de réponse
à la demande sans doute plus importante que ce que
l’on imagine mais ils sont quand même confrontés à
une concurrence croissante des viandes blanches en
milieu urbain ou des importations.
Seyni Amadou (Apess) : En tout cas, nous nous y
croyons. Au Niger, malgré toutes les difficultés auxquelles
les éleveurs sont confrontés, le cheptel s’accroit.
Aujourd’hui il est estimé à plus de 41 millions
de têtes et il approvisionne les pays côtiers.

GDS : L’avenir du pastoralisme ne dépendra-t-il pas
de la capacité des agro-pasteurs à développer des liens
étroits avec les acteurs en aval des filières ?

Pascal Rouamba (DDC) : Oui, l’élevage c’est aussi la
capacité de maitrise du champ commercial !
AS (gouvernement du Niger) : Il est clair qu’il
va falloir créer les conditions pour que ce mode de
production traditionnel évolue vers un mode de production
plus commercial qui va au-delà d’élever des
animaux « pour le plaisir ».
CB (Banque mondiale)  : Mais ils sont déjà en
contact avec l’aval ! Aujourd’hui, les pasteurs et agropasteurs
sahéliens produisent des animaux vivants
vendus sur les marchés à des marchands de bétails
qui sont eux-mêmes en contact avec leurs propres
clients. Les liens avec l’aval sont forts et font vivre
une multitude d’intermédiaires. Ceux qui pensent
que c’est dommage de vendre des animaux vivants et
qu’il faudrait commercialiser dans les pays côtiers des
carcasses abattues et congelées au Sahel ne mesurent
sans doute pas suffisamment le fait que la carcasse
congelée est un produit normé pour lequel le Sahel
fera face à des producteurs qu’il pourrait avoir du mal
à concurrencer (Brésil, Irlande du Nord).

GDS : Le pastoralisme a-t-il un avenir dans un monde
où le modèle de production capitaliste tend à s’imposer
partout ?

AS (gouvernement du Niger)  : On pourrait penser
que c’est paradoxal de voir subsister un système de
production traditionnel dans un monde capitaliste
mais il y a des évolutions : les populations pastorales
sont connectées au reste du monde, elles s’adaptent
aux nouvelles règles de production et de commercialisation
des animaux.
CB (Banque mondiale) : Regardez le pays ayant
le plus intensifié les productions animales, les États-
Unis : il y existe toujours une activité pastorale ! En
France, en Espagne, en Italie aussi…
HV (AFD) : J’aurais tendance à dire que ce n’est pas
le capitalisme et la mondialisation qui changent les
choses. Je pense que c’est de la capacité et de la volonté
des États d’offrir aux pasteurs l’accès aux services de
base, que vont dépendre l’avenir du pastoralisme et
son attractivité auprès des jeunes.
SA (Apess)  : Le mode de vie des populations pastorales
est justement ce qui les rend compétitives. La
mobilité des troupeaux permet à l’élevage d’apporter
une contribution économique énorme à nos pays.

GDS : Pensez-vous que les NTIC sont une des solutions
face à la crise du pastoralisme ?

PR (DDC) : Oui. D’abord, ces nouvelles technologies
évitent aux transhumants des déplacements dangereux,
longs et coûteux pour accéder à certains services,
notamment financiers. L’éleveur n’est plus obligé de
transporter physiquement son argent. Ensuite, les
nouvelles technologies permettent aux éleveurs de
mieux connaître l’état des ressources ou des marchés,
ce qui les aide à organiser leurs déplacements.
CB (Banque mondiale) : Oui, les technologies
peuvent améliorer l’inclusion des pasteurs dans un
système global. Mais on peut aussi imaginer utiliser
des drones pour vérifier l’état d’un couloir de
transhumance, l’avancée des cultures ou encore la
densité de cheptels autour d’un point d’eau. Cela peut
permettre de mieux prévenir les conflits.

GDS : Le pastoralisme a-t-il sa place dans un contexte
marqué par l’augmentation rapide de la population
et des cheptels ?

AS (gouvernement du Niger) : C’est en effet le plus
grand défi pour les années à venir ! Les besoins en
terres sont de plus en plus importants aussi bien pour
les agriculteurs que pour les pasteurs. Les terres pastorales
diminuent chaque jour mais on ne sait pas
bien comment endiguer ce phénomène.
HV (AFD) : C’est une question à laquelle personne
n’a encore de réponse. Un certain nombre de projets
récemment lancés travaillent sur ces questions
foncières et les conflits qu’elles génèrent. On espère
qu’ils permettront d’avancer.
PR (DDC) : Ces tensions autour de l’accès à la
terre sont en effet à la base de tous les conflits liés
au pastoralisme. Je pense qu’on a besoin de renforcer
la législation permettant de sécuriser l’accès aux
espaces pastoraux.

GDS : Face à la multiplication des conflits violents,
la solution pour les États n’est-elle pas de promouvoir
des systèmes sédentaires au lieu de systèmes d’élevage
mobiles ?

PR (DDC) : Je ne pense pas que ce soit dans le rôle
ou même les capacités des États et de leurs partenaires
d’imposer tel ou tel modèle. Pour ce qui est
des ranchs par exemple, les États n’ont ni les outils
ni les moyens d’accompagner techniquement, juridiquement
et économiquement leur développement.
HV (AFD) : C’est une question politique extrêmement
sensible qui relève des choix des États. Ce n’est
pas vraiment à un bailleur de fond d’y répondre mais
il n’existe pas forcément beaucoup d’alternatives
viables à la mobilité des troupeaux en particulier
dans de nombreux espaces sahéliens.
SA (Apess) : Obliger les éleveurs à se sédentariser,
c’est complètement irréaliste !
AS (gouvernement du Niger)  : La sédentarisation
est inimaginable au Niger. Si nous pratiquons la
transhumance c’est parce que les conditions agro-climatiques
ne permettent pas de produire sur place.
Les éleveurs sont obligés de se
déplacer avec leurs troupeaux.
CB (Banque mondiale) : Je
pense que la région aura besoin
des deux systèmes d’élevage
et qu’il y a de la place pour les
deux. Dans la vaste zone fourragère
du Nord du Sahel, il n’y a
pas de système plus performant
que le pastoralisme ; le modèle
extensif mobile y est tout à fait adapté. Parallèlement,
il faut travailler avec les pays pour développer un élevage
sédentaire plus intensif, notamment pour les ruminants,
mais aussi la volaille et l’aquaculture. On le
voit déjà se développer au Sahel, en zone péri-urbaine.

GDS : Malgré la multiplication des études qui prouvent
que le pastoralisme est un mode de production pertinent,
la plupart des décideurs semblent vouloir sédentariser
l’élevage. Pourquoi ?

CB (Banque mondiale) : Il est vrai que de nombreuses
déclarations et décisions en faveur de l’élevage mobile
sont peu appliquées. C’est sans doute en partie lié à
une mauvaise connaissance du pastoralisme, mais
aussi au développement de conflits armés impliquant
parfois des éleveurs qui ont troqué leur bâton
de berger pour une kalachnikov. Certains décideurs
pensent que sédentariser l’élevage permettra de tout
régler : améliorer la valeur ajoutée car les animaux
seront finis sur place, accroître l’accès à l’éducation
et à la santé des populations cessant d’être mobiles
et régler les questions d’insécurité. Beaucoup de décideurs
s’appuient sur des visions parfois caricaturales
et souvent mal informées, dans les pays sahéliens
comme dans les pays côtiers. Il faudrait plutôt
tisser les fils d’un dialogue plus réaliste et tourné
vers l’intérêt de la sous-région avec trois mots clés
en tête : intégration économique, complémentarités
et pacification sociale.
SA (Apess)  : Les politiques de élevage sont décidées
dans des grandes enceintes, comme les organisations
internationales, dans lesquelles les éleveurs ne sont
pas représentés. Ces institutions ont leur logique et
leur vision de l’élevage. Les éleveurs ne peuvent qu’accepter
et subir les conséquences de ces politiques. A
l’échelle nationale, il est très difficile de changer les
mentalités des élus. Même si vous y parvenez, cet élu
fait partie d’une majorité politique dont le mot d’ordre
est clair : « il faut rester dans la ligne, au risque d’être
exclu. » Il y a parfois aussi des connivences fortes
entre certains élus et fonctionnaires et des groupes
d’acteurs qui n’ont aucun intérêt à soutenir le pastoralisme
(des promoteurs qui investissent en zone
pastorale par exemple).
HV (AFD) : Il me semble que cela découle, entre
autres, d’une certaine volonté de simplification et
d’une certaine vision de ce qu’est la « modernisation »
de l’élevage. Il est plus difficile d’encadrer et d’administrer
des populations qui se déplacent.
PR (DDC) : Il ne faut pas oublier qu’en face il y a
des réalités sociopolitiques fortes. Pour beaucoup
d’agriculteurs ou d’agro-éleveurs
sédentaires, sécuriser la
transhumance veut dire : « Les
pasteurs vont envahir nos terres,
et légalement en plus ! ». C’est
difficile pour un décideur de
tenir ce discours face à ses électeurs,
et dans des situations
parfois déjà explosives.
AS (gouvernement du Niger) : Le discours favorable à la sédentarisation est en
partie dû à l’ignorance, en partie lié aux rapports de
force au sein de nos États. Au Niger, les agriculteurs
sont plus influents que les éleveurs et leur intérêt est
d’accroître leurs champs, en occupant notamment
ces espaces réservés à l’élevage.

GDS : L’évolution des fonctions vers un statut d’agro-éleveur
est-il le gage d’une future concurrence ou complémentarité
entre ces catégories ?

SA (Apess) : Cette évolution entraine une pression
foncière croissante mais je crois que l’agriculture sans
l’élevage c’est une agriculture à moitié. Un éleveur sans agriculture l’est aussi à moitié. Tout l’enjeu est de
bien maîtriser cette situation, de mieux gérer l’espace.
HV (AFD) : J’imagine que cela va dépendre des cas,
selon les accords locaux mis en place. Autrefois il y
avait des accords entre agriculteurs et éleveurs pour
des échanges de services, mais ils ont été rendu caducs
par la complexification des statuts et des situations
des producteurs (agriculteurs, éleveurs, agro-éleveurs….).
Il y a d’autres partenariats à réinventer.

GDS : Face à la souffrance animale ou aux émissions
de gaz à effet de serre importantes dues à l’élevage,
certaines voix s’élèvent en faveur du végétarianisme.
Qu’en pensez-vous ?

HV (AFD) : C’est un souci du Nord plus que du Sud.
Une ferme de mille vaches en Europe n’a pas grand-chose
à voir avec les systèmes d’élevage extensifs du
Niger ou du Tchad. Il ne faut pas mélanger des situations
qui n’ont rien à voir, entre un système d’élevage
très industriel qui produit beaucoup d’effluents et un
élevage extensif dans des zones où il n’y a pas beaucoup
d’autres alternatives.
AS (gouvernement du Niger) : J’en ai entendu
parler mais pour moi c’est une illusion, je n’y crois pas.

GDS : Face aux accusations de dégradation de l’environnement,
le modèle pastoral est-il menacé sur le
long terme ?

PR (DDC) : Non je ne pense pas, si on part sur cette
base alors vous fermerez d’abord les entreprises !
HV (AFD) : Le risque environnemental est avant
tout celui du surpâturage dans certaines zones. Le
modèle pastoral sera menacé par lui-même s’il n’arrive
pas à s’autoréguler face aux ressources disponibles.
AS (gouvernement du Niger) : Non, déjà cette
hypothèse de dégradation par l’élevage pastoral je
n’y adhère pas ! L’effet de serre est lié à autre chose
qu’aux productions animales de systèmes extensifs.
SA (Apess) : Dire que le pastoralisme nuit à l’environnement
est une erreur scientifique. Tant que
les troupeaux existeront, le pastoralisme existera en
Afrique de l’Ouest mais c’est sa forme pour les cinquante
prochaines années qui sera en débat.

GDS : Quel est l’avenir de la réglementation régionale
sur la transhumance, aujourd’hui remise en question
par la décision de certains États de limiter la mobilité
transfrontalière ?

HV (AFD) : Différents programmes régionaux travaillent
à une meilleure opérationnalisation de cette
réglementation. L’enjeu sera notamment de remettre
dans la boucle les pays côtiers. Cependant, jusqu’à
présent, les actions se concentrent davantage sur
les pays sahéliens, alors que les pays côtiers, qui
accueillent les transhumants et sont un lieu important
de commercialisation et de consommation de
bétail, sont moins impliqués. L’enjeu sur les années
qui viennent sera donc d’élargir le dialogue à l’ensemble
des États concernés.
PR (DDC) : Les rencontres de haut niveau sur la
transhumance transfrontalière apaisée, organisées
depuis 2014 et qui rassemblant pays côtiers et sahéliens,
permettent d’avancer dans l’opérationnalisation
de cette réglementation régionale. Au niveau local,
des cadres transfrontaliers sont également mis en
place. On avance sur cette question.
SA (Apess) : Il est très important que les chefs
d’État conservent une vision régionale du pastoralisme
dans leurs discours et programmes. Mais
le défi se joue aussi au niveau local : comment faire
en sorte que les populations respectent les décisions
prises régionalement ?

GDS : Il semble qu’il y ait une fracture croissante entre
pays côtiers et pays sahéliens sur l’avenir des systèmes
d’élevage en Afrique de l’Ouest. Dans quelle mesure
cette fracture est-elle liée aux limites des politiques et
des discours sur le pastoralisme ?

AS (gouvernement du Niger) : La fracture en elle-même
résulte du besoin croissant en terres et la montée
de l’identité ethnique des populations ; il n’y a que
de très vagues politiques régionales sur le pastoralisme
(comme la décision A/DEC.5/10/98), il y a par
contre des discours et des déclarations (N’djaména,
Nouatchok…).
CB (Banque mondiale) : Cette fracture me semble
relever d’erreurs de jugement de part et d’autre ;
peut-être est-elle pour partie liée à ce que l’accélération
de l’information ne laisse plus aux décideurs
le temps de l’approfondissement de la réflexion.
En tout état de cause, les politiques et les discours
doivent évoluer.

Seyni Amadou (seyni.
[email protected]
) est le
Président de la cellule
nationale de coordination
de l’Apess au Niger.
Christian Berger
([email protected]) est
responsable du
Programme d’appui au
pastoralisme dans les pays
du Sahel (PRAPS) à la
Banque mondiale.
Pascal Rouamba (pascal.
[email protected]
) est
Conseiller Régional,
Développement Rural pour
l’Afrique de l’Ouest à la
Direction du
développement et de la
coopération (DDC) au
Burkina Faso.
Abouba Saidou
([email protected])
est Secrétaire général
adjoint du ministère de
l’Élevage au Niger et
vétérinaire de formation.
Hélène Vidon ([email protected]
afd.fr
) est chef de projet à
la division Agriculture,
Développement Rural et
Biodiversité à l’Agence
française de
développement.

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