fr Inter-réseaux Développement rural fr Inter-réseaux Développement rural

Accueil

Pas de lait local sans industries locales

Existe-t-il un modèle de transformation et de collecte du
lait dominant en l’Afrique de l’Ouest et du Sahel ? Comment
se positionnent les minilaiteries face aux multinationales ?
Sont-ce des réponses suffisantes face à la demande
croissante ? Cet entretien revient notamment sur l’expérience
de l’entreprise Tiviski, en Mauritanie.

Grain de sel : Quels sont les différents modèles de
transformation du lait en Afrique de l’Ouest ?

Nancy Abeiderrahmane : La région est vaste mais
dans l’ensemble le lait des vaches locales est soit
autoconsommé par les familles d’éleveurs ou leurs
voisins, soit vendu cru en l’état, soit vendu après
une transformation artisanale par des minilaiteries
ou coopératives, souvent en incorporant de la
poudre, soit enfin livré à des unités industrielles de
taille moyenne.
Les grandes unités industrielles multinationales
n’utilisent pratiquement que la poudre importée,
malgré quelques tentatives de collecte, comme Nestlé
au Sénégal dans les années 80 ou Friesland Campina
au Nigéria.

GDS : Entre les minilaiteries et les grandes multinationales
laitières, il existe donc des entreprises nationales
de transformation du lait ?

NA : Oui, une timide industrie laitière a été lancée
par quelques entrepreneurs locaux après l’échec de
tentatives d’industries laitières étatiques suite aux
indépendances, utilisant principalement la poudre
importée mais s’approvisionnant aussi en lait cru local.
Il faut mettre en rapport la production de ces
usines, limitée à quelques dizaines de milliers de
litres par jour, avec celle des usines européennes
traitant des centaines de milliers, voire des millions
de litres par jour.
Dans toute la Cedeao, il y a moins d’une vingtaine
de ces moyennes industries. Certaines, comme Kirène
ou Eurolait, sont relativement grandes et ne collectent
que symboliquement. D’autres, plus petites, réceptionnent
quelques milliers de litres de lait cru par
jour, en y ajoutant souvent du lait reconstitué pour
atteindre un volume rentable. Certaines élaborent
avec la poudre importée des produits fermentés traditionnels,
comme Jaboot au Sénégal.

GDS : Quel modèle de transformation du lait domine
dans la région ?

NA : En termes de quantité transformée et vendue,
le modèle dominant est l’industrie à base de poudre,
voire le simple ré-ensachage de poudre importée. En
nombre d’acteurs c’est sans doute la transformation
artisanale qui prévaut.
Mais la situation est très différente selon les pays.
Les pays côtiers plus urbanisés comme le Nigéria et
le Sénégal attirent des multinationales qui y écoulent
les excédents européens de poudre, tandis que les
pays enclavés comme le Niger ou le Burkina Faso
consomment davantage de lait local.
Le cas de la Mauritanie est assez particulier, dans
la mesure où plusieurs industries moyennes ont emboîté
le pas de Tiviski, réceptionnant quotidiennement
quelques dizaines de milliers de litres de lait
pastoral local.

GDS : Quelle part de la demande nationale est couverte
par chacun de ces acteurs ?

NA : Les statistiques étant souvent fictives ou inexistantes,
le Cirad a tenté d’élucider cette question. Le
lait importé couvrirait 38 % de la demande nationale,
le lait cru local transformé dans des industries
nationales en représenterait une part insignifiante
et le lait vendu par les minilaiteries et coopératives
avoisinerait 2 ou 3 % de cette demande. Le lait autoconsommé
ou vendu directement par les producteurs
représenterait 60 % de la consommation nationale.
La réalité sur le terrain est complexe et différente
selon les pays. Si on considère seulement le lait frais
local, plus de 90 % serait commercialisé cru (frais
ou fermenté) dans le secteur traditionnel et informel,
étant donné le manque d’électricité, de routes
et d’eau propre.

GDS : Pourquoi les grandes laiteries industrielles ne
s’approvisionnent-elles pas plus auprès des éleveurs
nationaux ?

NA : Depuis des décennies, certains acteurs (ONG,
ONU), idéologiquement hostiles au « secteur privé »,
ont déployé de grands efforts pour empêcher les éleveurs
de fournir du lait aux industries. Inspiré par le
succès des coopératives en Europe, le souhait (louable)
de maîtriser toute la filière et vendre directement aux
consommateurs a conduit à la prolifération de coopératives
et de minilaiteries, souvent non rentables
sans soutiens extérieurs, voire n’ayant pour objet que
de capter ces soutiens. En réalité, la valeur ajoutée
est réduite au minimum et les éleveurs trouvent un
intérêt comparatif à se présenter comme pauvres et
assistés malgré leur capital considérable.
Les éleveurs ont une idée non réaliste du prix du
lait, renforcée par des consommateurs urbains prêts
à payer 1 euro le litre de lait cru, voire plus. Tout cela
a freiné le développement d’une industrie locale car
les usines ont des difficultés à acheter le lait local en
restant rentables. Aucune étude ne semble évoquer le
coût de revient réel du lait pastoral ou l’avantage pour
les éleveurs de livrer davantage de lait à une usine
plutôt que d’en vendre un peu sur le bord de la route.
Les vrais marchés sont dans les villes. Pour les
atteindre il faut conditionner le lait et donc le pasteuriser
ou le transformer en produits pouvant supporter le transport et le délai de vente. C’est le rôle
de l’industrie.

Réception du lait au
centre de collecte
de Tiviski à Boghé,
Mauritanie

GDS : Comment les industries laitières pourraient-elles
davantage s’approvisionner auprès des éleveurs nationaux
 ?

NA : Dans les conditions actuelles de qualité, quantité
et mobilité, la production laitière des éleveurs
transhumants n’est pas vraiment compatible avec
les grandes industries laitières. Pour valoriser cette
ressource, le meilleur outil est une petite/moyenne
industrie locale achetant le lait directement aux éleveurs.
Pas une minilaiterie mais une industrie de
proximité, capable de gérer souplement la réception
de centaines de bidons contenant quelques litres de
lait. À défaut, un réseau de centres de collecte drainant
le lait vers les usines peut être une solution, mais cela
pose des problèmes de gestion de la qualité. Dans les
deux cas, c’est laborieux et coûteux.
Je crois que l’expérience de Tiviski est intéressante,
dans la mesure où elle a abouti à la livraison quotidienne
de dizaines de milliers de litres de lait depuis
29 ans par des éleveurs intégralement mobiles. Pourtant
si l’exemple a été copié en Mauritanie il peine à
se répandre dans les autres pays.

GDS : Quels types de partenariats faudrait-il envisager
entre éleveurs et industriels afin d’augmenter la
collecte de lait local ?

NA : Il n’est pas utile d’introduire des notions non
économiques dans ce qui doit être une relation de
marché. Penser que les industriels doivent payer le
double ou le triple du prix mondial et en plus financer
des prestations (soins vétérinaires, aliment, etc.)
fait fi des réalités économiques. Quand on demande
à ces industriels pourquoi ils collectent du lait, ils expriment
davantage une foi entrepreneuriale et « patriotique
 » qu’un calcul financier. Or, les industriels,
qui par souci de qualité ou par des considérations
sociales, veulent acheter du lait local sont pris entre
le marteau du bas prix du lait importé et l’enclume
des exigences d’éleveurs éparpillés, mobiles, peu instruits,
réticents et rarement ponctuels ; le tout face à
des consommateurs qui font souvent plus confiance
aux produits importés.
Il faudrait déployer bien plus d’efforts pour que
les éleveurs comprennent la notion de compétitivité
et les contraintes des industriels (investissements,
coûts de fonctionnement et distribution). Industriels
et éleveurs doivent sans doute pouvoir négocier des
prix viables en tant qu’opérateurs économiques devant
s’en sortir.

GDS : Est-il possible d’imaginer une augmentation
de la collecte de lait local tant que la poudre de lait
reste aussi peu chère ?

NA : Ce sera difficile. Les gouvernements doivent
prendre conscience de l’importance économique et
sociale du lait local et surtout de la transhumance, qui
doit être modernisée pour être viable : par exemple
avec des réseaux de communication efficaces, des dispensaires
mobiles (humains et vétérinaires), des écoles
mobiles, des infrastructures de parcours, et surtout
en n’insistant pas pour sédentariser les nomades !
D’une part, les États ont le droit et le devoir de
protéger leurs secteurs économiques sensibles, si
nécessaire en taxant ou limitant les importations de
lait. D’autre part, ils doivent éduquer les citoyens :
reconnaissant les vertus du lait frais, établir et appliquer
des règlements sur l’étiquetage des produits,
pour avertir les consommateurs de la différence entre
le lait frais et le lait en poudre reconstitué. Gouvernants
et industriels pourraient collaborer pour créer
des lignes de produits au lait frais local, à forte valeur
ajoutée, qui bénéficieraient de protections tarifaires
et avantages fiscaux : yaourts, fromages frais, crème
fraiche, beurre, fromages, etc. Certes, ces produits
s’adressent à une clientèle urbaine avec chaine de
froid, mais il faut bien commencer quelque part.
La politique préconisant le lait en poudre importé
pas cher pour les populations pauvres est le piège
fondamental du court terme qui pérennise le sous-développement.
Sans valeur ajoutée, pas d’emploi ni de
développement. Sans industrie agro-alimentaire, le
secteur rural stagnera dans la subsistance.

Nancy Abeiderrahmane ([email protected])
est ingénieure, d’origine
britannique, devenue
mauritanienne par
mariage en 1969. Elle a
lancé l’entreprise privée
Tiviski en 1989 afin
d’acheter et de
commercialiser le lait des
éleveurs (en premier lieu
du lait pasteurisé de
chamelle).
Pour en savoir plus :
« Du lait dans le désert –
Pourquoi pas ? », de Nancy
Jones Abeiderrahmane,
2014
Site internet de Tiviski :
www.tiviski.com

  • Réagir :
  • Partagez :




Réagir à cet article

Restez informé(e) !

Vous pouvez vous abonner à nos publications et bulletins pour les recevoir directement dans votre boîte mail. Vous pouvez également créer des bulletins personnalisés pour recevoir les dernières informations publiées sur les thématiques de votre choix.

Je m’inscris

Sur la même thématique

Lait - Pastoralisme
  •  

    Site réalisé avec le soutien de l’Organisation internationale de la Francophonie et de l’Agence française de Développement

  • AFD OIF
  • COMMENT PARTICIPER ?

    De nombreuses possibilités existent pour participer à la vie du réseau. Vous pouvez vous abonner à nos publications et créer des bulletins personnalisés.

    Abonnez-vous à nos publications

  • Vous pouvez aussi vous abonner à nos flux RSS et nous suivre sur les réseaux sociaux

  • Envoyez-nous vos contributions et vos suggestions en nous contactant !

  • CONTACTEZ-NOUS