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« Le sentier du berger » : la transhumance a-t-elle un avenir ?

Dans son documentaire « Le sentier du berger », Gidéon
Vink a suivi plusieurs familles peules pratiquant un élevage
pastoral. Dans cet entretien il interroge le devenir des
pasteurs alors que leur mode de production semble en crise,
voire, en disparition.

Grain de Sel : Le documentaire commence par évoquer
la sainte trinité du pasteur « la vache, la femme
et le peul », la vache est en premier. Comment expliquez-
vous cette importance de l’animal ?

Gidéon Vink : La trinité fait partie d’un ensemble de
contes mythiques qui expliquent la genèse du peuple
peul. Ils décrivent l’identité d’un peuple d’éleveurs
où les animaux sont la raison d’être et de vivre du
berger. C’est son univers, son existence. Dans de
nombreux cas, le Peul élève son troupeau, mais pas
pour le revendre. En dehors de certaines pratiques
sacrificielles ou sociales comme des fêtes, le pasteur
n’abat pas un animal pour la nourriture de la famille.

GDS : Le film a cette phrase à propos du rapport du
pasteur à ses animaux, « les vaches sont leurs coépouses
 ». Le rapport pasteur - bétail est si fort ?

GV : La phrase vient d’un poème ironique qui dépeint
les particularités de l’éleveur peul avec humour. Il
évoque les femmes peules qui se plaignent que leurs
maris n’aient plus d’yeux que pour leurs vaches.
Au-delà de l’exagération littéraire, il est vrai que le
troupeau fait partie de la famille. Il donne l’identité
et le prestige à l’éleveur qui a un lien presque intime
avec ses animaux.

GDS : Vous définissez la transhumance comme « le
déplacement saisonnier d’un troupeau en vue de rejoindre
une zone où il pourra se nourrir ». La définition
porte d’avantage sur la bête que sur l’homme.
C’est un choix délibéré ?

GV : L’homme est au service du bonheur de la bête
et pas l’inverse. L’éleveur ne pense pas à lui-même
mais à son troupeau. Ses propres désirs sont moins
importants. Quand le troupeau a soif, il faut aller
chercher de l’eau, quand le troupeau a faim, il faut
aller à la recherche des pâturages. La vie du pasteur
tourne autour de ces principes simples. En retour, le
troupeau lui fournit tout ce dont il a besoin : un statut
social, le prestige dans sa communauté, le bonheur
et surtout du lait et des revenus.

GDS : Y a-t-il une crise du mode de vie pastoral et
pourquoi ?

GV : Le mode de vie pastoral n’est pas seulement en
crise, il est en voie de disparition. La façon des Peuls
de pratiquer l’élevage (la transhumance), devient de
plus en plus compliquée, avec la démographie croissante.
Les champs ne suffisent plus pour nourrir tout
le monde et les terres jadis réservées au pastoralisme
sont annexées pour l’agriculture. Le phénomène de
l’agrobusiness pose aussi problème. Des dizaines de
milliers d’hectares de terres sont achetées et clôturées
pour y développer des activités agricoles. Les « pistes
de bétail » sont interrompues et les bergers sont forcés
de faire des détours de dizaines de kilomètres pour
avoir accès aux zones de pâturages. Puis, avec la désertification,
les troupeaux sont obligés de migrer
vers le Sud qui est plus fertile mais plus orienté vers
l’agriculture. Il existe aussi des raisons socioculturelles
comme la difficile scolarisation des enfants
nomades et l’hésitation des jeunes peuls à se lancer
dans une vie de berger transhumant sans garanties
économiques et sécuritaires.

GDS : Le rôle de la famille est prégnant dans le reportage.
Le pastoralisme coïncide-t-il avec un certain
rapport familial ?

GV : Le pastoralisme se transmet de père en fils comme
un héritage. Ce n’est pas un choix de métier ou de
carrière. Avec la modernité, le jeune peul va à l’école,
voit d’autres métiers, se confronte à des modes de vie
souvent plus aisés que ceux de sa famille. Les rapports
familiaux sont donc forcément en train de changer.
Dans la famille où nous avons filmé par exemple, le
père a choisi de scolariser ses deux premiers fils pour
leur permettre de choisir d’autres métiers, et les enfants
suivants vont l’aider dans l’élevage. Petit à petit,
avec les difficultés de la transhumance, les éleveurs
comprennent qu’ils doivent s’adapter.

GDS : Le pasteur semble confronté à un dilemme quand
il s’agit de la scolarisation de ses enfants. Veut-il que
le pastoralisme perdure de génération en génération ?

GV : C’est un couteau à double tranchant. Comme le
métier ne nourrit plus son homme, le pasteur fonde
aussi son espoir sur ses enfants scolarisés qui peutêtre
pourront mieux s’en sortir dans d’autres types
d’activités et ainsi venir en aide à la famille. Mais
en envoyant ses enfants l’école il se prive de ses successeurs.
Un enfant scolarisé et instruit sera moins
enclin à suivre son père dans une vie de pasteur…

GDS : On a parfois l’impression que la transhumance
est subie. Il y a cette phrase « on aurait aimé rester
chez nous si on avait eu la possibilité de bien s’occuper
de nos bêtes sur place ». Qu’en est-il ?

GV : La transhumance est subie mais elle est nécessaire
à la survie du troupeau. C’est une activité qui
est pénible, dans laquelle l’éleveur se met en danger.
Il dort dehors, sous la pluie, il est sous le soleil toute
la journée et dans le froid la nuit. Il parcourt tous les
jours de longues distances et se fait chasser par les
habitants des zones qu’il traverse. Ce qui est intéressant c’est que la transhumance est une sorte de rite de
passage pour que le jeune homme montre son sens
des responsabilités et son sérieux. Celui qui réussit
la transhumance et revient sain et sauf à la maison,
plusieurs mois après, avec son troupeau en bonne
forme, mérite le respect de toute la famille. Après
quelques années de transhumance, il va à son tour
laisser ce long et pénible voyage à ses jeunes frères qui
à leur tour peuvent montrer de quoi ils sont capables.

Gidéon Vink lors
du tournage du
documentaire, dans
un campement peul
près de Sapouy au
Burkina Faso

GDS : La seconde partie du documentaire revient
sur la dimension sécuritaire du pastoralisme et sur
les conflits auxquels les pasteurs sont confrontés face
aux agriculteurs.

GV : Les conflits entre éleveurs et agriculteurs ont
toujours existé. Ils font même parti des conflits les
plus vieux du monde. Ils étaient déjà mentionnés dans
l’Ancien Testament avec les deux frères, Caïn et Abel,
un agriculteur et un éleveur qui se sont disputés et
l’un a tué l’autre. La métaphore oppose un mode de
vie nomade à un mode de vie sédentaire. Les deux
rentrent souvent en conflit car ces deux modes de vie,
mobile et immobile, ont des exigences différentes.
Le pasteur veut de l’espace et la liberté d’aller où il
veut pour le bonheur de son troupeau. L’agriculteur
lie son existence à une partie de terre précise qu’il
va travailler de longues années.
Les conflits deviennent de plus en plus récurrents
et de plus en plus visibles. La modernité, la démographie
croissante, la pression foncière contribue à
une situation de plus en plus tendue. Il faut ajouter
à cela un désintérêt de la politique pour prendre ce
problème à bras de corps. Peu de mesures sont prises
pour éviter ce genre de conflits.

GDS : Le documentaire explique que la communauté
peule est mal vue car ses activités de production
sont différentes. Est-ce une explication suffisante aux
conflits intercommunautaires ? Peut-on parler d’instrumentalisation
 ?

GV : Je ne sais pas s’il faut parler d’instrumentalisation
car instrumentalisation par qui ? Au profit de
qui ? Chacun est dupe, tout le monde victime. C’est
vrai que les Peuls sont souvent vus comme les victimes
dans ce genre de conflit mais c’est aussi parce
qu’ils sont vulnérables. C’est un peuple dispersé, pas
très organisé. Le berger parle souvent mal la langue
des zones traversées et ne se mêle pas trop dans la
vie sociale des autres. Il est et reste donc un éternel
« étranger », un « intrus ».
Dans le film, l’exemple de la première famille
montre qu’on peut résoudre une partie du conflit par
le dialogue. Le père de famille des pasteurs est bien
intégré dans le village et il est actif dans la mosquée
du village. Il parle couramment leur langue et a demandé
à l’imam de faire des plaidoyers en faveur
d’une transhumance apaisée.

GDS : La conclusion du documentaire est assez pessimiste,
« la transhumance n’a plus de beaux jours devant
elle ». Qu’en est-il de l’avenir de ce mode de vie ?

GV : Je crains qu’à long terme, la transhumance
disparaisse. Des modes d’élevage plus adaptés à la
« modernité » vont reprendre sa place, des systèmes
sédentaires. On peut le regretter car avec la disparition
de la transhumance c’est aussi une partie de leur
identité culturelle qui s’en va. Aux Peuls nomades
devenus sédentaires de se battre pour préserver ou
adapter leur culture !

Gidéon Vink ([email protected]) est un
réalisateur et producteur
néerlandais, installé
depuis plus de 15 ans au
Burkina Faso. Il y a créé
une association de défense
des droits humains à
travers le cinéma.

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