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La radicalisation, symptôme d’une crise de la jeunesse pastorale ?

Cela fait plusieurs décennies qu’un fondamentalisme
religieux se développe dans la région de l’Afrique de
l’Ouest et du Sahel, notamment auprès des jeunes. Dans
quelle mesure les jeunes pasteurs sont-ils la population la
plus touchée ? Quelles sont les conséquences du radicalisme
sur le futur du pastoralisme et quelles solutions envisager ?

Grain de Sel : Y a-t-il une crise du pastoralisme en
Afrique de l’Ouest qui conduit les jeunes à se radicaliser ?

Mirjam de Bruijn : Oui, il y a une crise du pastoralisme,
liée à plusieurs causes : à la démographie, au
changement climatique, mais surtout à la manière
dont les gouvernements se sont comportés envers les
pasteurs. La plupart des États ont une logique sédentaire
avec des mesures (démarcation des frontières,
promotion de ranchs) qui ne conviennent pas aux
éleveurs nomades ou semi nomades. Dans les pays
sahéliens, une partie de la population ne se sent pas
bien traitée par son gouvernement. Les jeunes ne
veulent plus être marginalisés, économiquement,
socialement et aussi politiquement. Pour certains
d’entre eux, les mouvements djihadistes constituent
une réponse à ce sentiment de marginalisation.

GDS : Les États sont donc en cause selon vous ?
MB : Les jeunes ne trouvent pas de réponses à leurs
problèmes auprès des gouvernements. Le cas du Mali
montre bien que ces jeunes qui se sentent marginalisés
avaient d’abord une approche pacifiste de dialogue
avec les autorités. Ensuite ils se sont engagés dans des
groupes armés. En partie car le gouvernement malien
les a utilisés pour lutter contre les Touaregs. A partir
de là se sont mis en place des groupes d’autodéfense,
maintenant accaparés par des mouvements djihadistes.
Cela va être difficile de faire machine arrière car les
jeunes ont trouvé une forme d’identité et de fierté
dans ces groupes. La violence est en quelque sorte
devenue une norme, ce qui est inquiétant.
Très souvent, les réponses gouvernementales n’aident
pas non plus. La force militaire sème encore plus de
désordre. Je viens de faire un film au Nord Cameroun
sur Boko Haram et la situation des réfugiés,
la situation est grave. Cela ne risque que de nourrir
une nouvelle génération de jeunes marginalisés. Parallèlement,
différents groupes nomades voient leurs
zones de pâturages occupées par les réfugiés, ce qui
va exacerber les conflits.
Il faut aussi préciser qu’il y a une diversité énorme
dans ces groupes qu’on nomme « pastoralistes djihadistes
 ». Les circonstances et la manière dont ils
se développent ne sont pas les mêmes dans le delta
intérieur et dans les zones excentrées du Nord du
Burkina et du Niger. On associe la région du Sahel
à la question peule mais il y a d’autres groupes nomades
comme les agropasteurs, qui sont aussi dans
une situation de mécontentement. Il ne faut pas faire
de généralités mais comprendre chaque localité avec
ses propres dynamiques.

GDS : La radicalisation est-elle un moyen pour ces
jeunes de lutter contre leur marginalisation socioéconomique
 ?

MB : Oui, rejoindre ces groupes est en quelque sorte
une autre façon de se socialiser, mais là encore il y
a des divisions. D’après ce que j’ai entendu, certains
jeunes sont en recherche d’identité, ils sont dans une
sorte de période « rock’n’roll » et ils vont probablement
revenir à la normale. Et puis il y a ceux qui se
sont vraiment radicalisés, avec qui il est difficile de
parler. Ces jeunes se retrouvent dans le discours anti-
État de ces mouvements.

GDS : Selon vous, quel est le rôle de la famille dans
la radicalisation des jeunes éleveurs ?

MB : Ce n’est pas seulement familial. Les Peuls et les
Touaregs par exemple vivent dans des sociétés hiérarchisées
qui vont des élites jusqu’aux esclaves. Or
justement sur ce point, il est intéressant de voir que
les nomades se sont révoltés contre leurs élites qui
étaient du côté de l’État : il y a eu une rupture profonde
entre les élites et les nomades dans les sociétés
Peul et Touareg, qui a en quelque sorte rapproché les
nomades dans une même unité. Après il est vrai que
ces nomades ont des structures familiales hiérarchiques,
linéales avec des clans bien organisés, mais
aussi très flexibles. Mais chez les Peuls du Mali central
par exemple, l’ancienne solidarité familiale reste
très forte. Les parents ne sont pas forcément contre
la radicalisation de leurs enfants, dans certains cas
ils la soutiennent même.


GDS : Quel est l’impact économique du radicalisme
sur le pastoralisme ?

MB : La radicalisation s’accompagne d’un rejet des
règles instaurées par les « élites ». Par exemple, la
gestion des zones pastorales est soumise à des règles
très anciennes. Or la révolte est dirigée contre ceux
qui ont installé ces règles et qui souvent les ont corrompues.
Le danger, c’est qu’en niant ces règles, on
aboutisse à un problème écologique. Cette négation
risque d’entraîner une diminution des pâturages,
une réduction de la mobilité des troupeaux et ainsi
une hausse de la mortalité des animaux.

GDS : Le radicalisme n’est-il pas davantage un outil
au service de conflits préexistants que le résultat d’une
véritable conviction religieuse ?

MB : Oui, je crois que la religion n’est pas le seul enjeu
dans ce phénomène de radicalisation, elle est surtout
un véhicule. Les conflits anciens entre agriculteurs
et éleveurs, qui sont devenus des conflits ethniques,
sont une des causes du ralliement des jeunes à des
groupes radicalisés. Certains groupes djihadistes ont
quant à eux ciblé les élites, d’autres l’État, d’autres
certains groupes ethniques. Ils proposent une réponse
violente à des conflits antérieurs.

Les Peuls nomades
se réunissent à
Serma au Mali
central en 2014
Photo de Boukary Sangaré

GDS : Quel est le rôle des jeunes prédicateurs dans la
radicalisation des jeunes pastoraux ?

MB : Je pense que leur rôle est très grand. J’ai suivi
les prêches et l’évolution d’Amadou Koufa au Mali.
Ses prêches se retrouvent dans tous les téléphones des
jeunes, y compris à Bamako et dans le Sud du pays.
C’est un ancien chanteur, reconnu depuis longtemps
comme médiateur de messages religieux. Mais ses
prêches sont devenus de plus en plus violents. L’essor
des NTIC a amplifié son écho. Beaucoup d’informations
circulent grâce à la téléphonie mobile, y compris
dans les zones rurales reculées qui sont aujourd’hui
connectées. Les prédicateurs touchent aussi les jeunes
lors de voyages ou via certaines radios locales.

GDS : Quelles sont les solutions pour prévenir la radicalisation
des jeunes éleveurs ?

MB : On n’a malheureusement pas de réponse. Jusqu’à
présent il n’y a pas eu de politiques effectives. Les
grandes mesures proposées, c’est toujours de rétablir
les couloirs de passage pour l’élevage transhumant
et de dire aux agriculteurs de se retirer des espaces
pastoraux, mais ça a été essayé mille fois, sans réels
résultats ! Il y a des initiatives nouvelles comme les
programmes de sensibilisation des jeunes sur l’extrémisme
violent, qui semblent constituer des pistes
d’actions intéressantes. Mais dans la situation actuelle
du Sahel il est difficile de les implanter. Beaucoup
de ces mesures sont surtout orientées vers un environnement
urbain, bien que la plupart des pasteurs
vivent dans les zones rurales. C’est une question très
difficile. Les lois existantes ne fonctionnent pas car
l’État est corrompu à différents niveaux et on bute
sur leur application.
Il faut aussi réfléchir à une solution pour résorber
les conflits, en mettant en place des cadres de concertation
entre les différentes communautés, car la radicalisation
est en partie due à des conflits existants.
La manière de gérer le problème de l’espace demande
une réflexion profonde avec les Touaregs, les Peuls et
leurs partenaires paysans. Il faudra pour cela nouer
un dialogue avec les « vrais » leaders, et non avec ces
élites qui ne comprennent pas bien les enjeux car ce
ne sont pas des éleveurs. Or ces « vrais » leaders ne
parlent ni anglais, ni français, ils sont éloignés des
centres de décision. Il faut aller les chercher.
Enfin, il y a peut-être « trop » de jeunes dans des
sociétés pastorales marquées par une faible diversification
des activités économiques. Il faudrait réfléchir
profondément à comment créer des industries
dans les zones arides mais on en est tellement loin
aujourd’hui que cela relève presque de l’utopie !

Une responsabilité familiale et paysanne


Lors de son Assemblée générale de 2017, l’Association
pour la promotion de l’élevage au Sahel
et en Savane (Apess) s’est interrogée sur la crise de la
jeunesse en milieu éleveur. Les participants à l’AG
ont constaté que les réponses actuelles sont insuffisantes
ou inadaptées. Selon eux, le manque d’intérêt
des jeunes pour l’élevage et leur sentiment de
malaise sont en partie dus au fait qu’ils n’y trouvent
pas les bénéfices qu’ils peuvent espérer car ils sont
mal partagés, et qu’ils ont des doutes par rapport
au modèle que leur proposent leurs parents. Ils ont
décidé de poursuivre et d’approfondir cette réflexion
sur la jeunesse dans les prochaines années, aux différentes
échelles de l’Apess, avec les familles et les
jeunes eux-mêmes. Instaurer des « conseils de famille
 » et donner plus de place aux jeunes garçons
et aux jeunes filles au sein de l’activité familiale et
de l’organisation paysanne s’avère selon eux essentiel
pour sortir de l’impasse actuelle sur la question
de la jeunesse.

Mirjam de Bruijn ([email protected]
leidenuniv.nl) est
professeur en
anthropologie et Histoire
contemporaine de l’Afrique
à l’Université de Leiden
aux Pays-Bas.

Pour en savoir plus, un
projet de recherche
s’occupe de cette
problématique (www.
connecting-in-times-ofduress.
nl) et le site web
www.nomadesahel.org
présentera les résultats
d’une recherche en milieu
nomade au Sahel.

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