fr Inter-réseaux Développement rural fr Inter-réseaux Développement rural

Accueil

Vu de France : « l’endettement est inhérent au métier de paysan »

Tandis que les difficultés pour un agriculteur d’accéder
au financement reviennent régulièrement dans les débats
en Afrique de l’Ouest, c’est de plus en plus de l’endettement
des paysans dont il est question en France. Nous vous proposons
de lire un entretien sur ce phénomène avec Patrick
Bougeard, président de Solidarité Paysans.

Selon une étude de 2014 du ministère de l’Agriculture
français, le niveau d’endettement des
exploitations agricoles moyennes et grandes
s’élevait en France à 171 600 euros en moyenne en
2012. En 2012, le taux d’endettement moyen (rapport
de l’ensemble des dettes au total de l’actif) s’élevait
à 40 %. Il ne fait qu’augmenter, accompagnant un
agrandissement des structures et un alourdissement
des investissements (cf graphique). L’augmentation de
l’endettement a aussi pu être favorisée par des taux
d’intérêt relativement bas durant la dernière décennie
(3,8 % en 2012 à comparer avec 7,4 % en 1990).
L’endettement diffère toutefois sensiblement selon
l’orientation : il dépasse 375 000 euros en moyenne
pour les éleveurs de porcins contre moins de 100 000
euros pour les éleveurs d’ovins et
de caprins par exemple. D’autres
facteurs différencient les niveaux
d’endettement. Par exemple les
très grandes exploitations sont
plus souvent endettées que les
petites. Une exploitation dont le chef est âgé de moins
de 40 ans est endettée à hauteur de 231 000 euros
en moyenne, en raison des dépenses d’installation.

Grain de Sel : L’endettement des agriculteurs est-il
un phénomène qui ne concerne que la France ?

Patrick Bougeard : L’endettement est une caractéristique
inhérente au métier de paysan en France,
mais aussi en Europe car le modèle de production
agricole est un modèle de capitalisation. Lorsque
vous vous installez, vous êtes obligés d’acquérir des
moyens de production, que ce soit un robot de traite,
une stabulation ou un cheptel dans une très grosse
exploitation ou une brouette, une bêche et un râteau
pour un maraîcher qui démarre.

GDS : Il existe donc des différences entre les agriculteurs
dans les niveaux d’endettement.

PB : Bien sûr. Les productions de type « industrielles
intégrées » comme la volaille en général ou le porc
sont monogastriques. Elles valorisent des aliments
concentrés et ont souvent été pensées en hors-sol. Le
cycle de production est court et il dépend dans bien des
cas d’intrants importants. Pour le porc par exemple,
on estimait à une époque qu’il fallait 60 € d’intrants
(aliments) pour 100 € de production finale. En ce qui
concerne en revanche les productions bovines, viande
et lait (poly gastriques demandant du fourrage grossier
dans la ration, la production est plus attachée au sol),
le cycle de production — et ainsi la rotation des capitaux — sont plus longs. C’est donc à la fois le niveau et la nature de l’endettement qui peuvent changer. Dans
le cas de la volaille et du porc, on trouve généralement
plus de prêts à court terme ou d’ouverture de crédit.

GDS : Au-delà du modèle agricole en place, d’autres
éléments permettent-ils d’expliquer les niveaux élevés
d’endettement des agriculteurs en France ?

PB : Oui, bien sûr. Par exemple, lorsque vous avez des
revenus en agriculture, les centres de gestion vous
poussent à faire de « l’optimisation fiscale ». Concrètement
cela veut dire que dans une bonne année,
vous diminuez vos revenus en provisionnant une
partie de ceux-ci pour des investissements que vous
êtes obligés de concrétiser dans les trois années qui
suivent. Vous rachetez donc un tracteur, une salle de
traite, du cheptel, de la terre…
Il y a également une pression
de notre secteur d’activité : il
faut être opérationnel rapidement
donc l’équipement individuel
peut être plus intéressant
que l’équipement collectif. Il y a aussi une incitation
à faire grossir toujours plus les exploitations, ce qui
nécessite des investissements : par exemple vous avez
100 vaches mais avec 50 de plus on vous explique
que vous ferez des économies d’échelle. Enfin, il y a
l’image que les agriculteurs veulent renvoyer au sein de
leur environnement : il vaut mieux avoir un tracteur
neuf de 100 chevaux qu’un tracteur d’occasion de 60.
L’endettement est aussi lié à la manière dont est
structuré l’environnement social du paysan. Les retraites
agricoles sont faibles. Ce qui permet de justifier
cette rémunération basse des retraites paysannes,
c’est le fait que lorsque le paysan cesse son activité il
vend ses actifs. Il dégage ainsi une rente financière
qui lui permet de compenser sa faible retraite. Mais
du coup, entrer dans le modèle de production agricole
oblige à acheter ses actifs à celui qui part. Sauf à
disposer d’une fortune personnelle conséquente, vous
êtes obligés dès le départ de dépendre des banques.
Un certain nombre de facteurs concourent ainsi — idéologiquement et de manière organisée par le modèle — à l’endettement des exploitations agricoles.

GDS : Cet endettement est-il un problème ?
PB : Au niveau de Solidarité Paysans, nous considérons
qu’il s’agit d’un problème. Les syndicalistes
majoritaires ne le pensent pas ; ils considèrent que
c’est inhérent au métier, que l’agriculteur est un entrepreneur
et que l’entrepreneur doit forcément capitaliser
pour développer sa production.

GDS : Pourquoi cet endettement est-il un problème ?
PB : On a aujourd’hui des crises tous les deux ans,
qui balaient un certain nombre de producteurs. Le
dernier recensement (2010) montre qu’on a perdu en
dix ans 26 % d’exploitations et 22 % d’emplois sur
ces fermes. Ces crises sont toujours liées à un état de
dégradation de la situation financière des exploitations.
Les plus endettées disparaissent à chacune de
ces crises. Et cela dure depuis l’après-guerre. Il n’y a
jamais eu d’infléchissement de cette courbe, ce qui
veut dire que le modèle a besoin de la disparition de
paysans pour fonctionner.

GDS : Cette question de l’endettement n’est donc pas
nouvelle ?

PB : Absolument pas. La question de l’endettement
a été posée dès les années 1950, mais jusque dans
les années 1980, un certain nombre de phénomènes
protégeait l’agriculteur. La PAC distribuait encore
des aides liées à la production : plus vous produisiez,
plus vous touchiez d’aides. L’inflation était forte :
quand vous empruntiez, elle remboursait vos taux
d’intérêts. Mais dans les années 1980, lorsque l’inflation
a disparu et que la PAC a modifié son mode
de soutien à l’agriculture, l’endettement est apparu
comme l’élément crucial de la situation des paysans.

GDS : A-t-on des chiffres sur le nombre d’agriculteurs
qui ne sont aujourd’hui pas en mesure de rembourser
leur crédit ?

PB : Pas vraiment, car personne n’accepte de communiquer
de tels chiffres. On entend souvent dire
que 10 % des agriculteurs sont en difficulté. Mais au
coeur de la crise agricole actuelle, on parle de 60 000
paysans en état de cessation de paiement, soit plus de
10 % des agriculteurs. Ce qui veut dire que vraisemblablement
les paysans qui sont en difficulté financière,
qui ont du mal à honorer leurs encours bancaires, se
situent plutôt entre 30 et 40 %.

GDS : Étant donnée cette situation, les banques ne
sont-elles pas réticentes à prêter aux agriculteurs ?

PB : Les banques n’ont jamais pris de risques. Elles ont
toujours bénéficié soit de garanties d’État sur des prêts
d’installation, soit de fonds internes de garanties qui
permettaient en cas de défaillance de l’emprunteur
d’aller chercher les garanties là où elles étaient, soit
de solliciter des garanties familiales, soit de prises de
garanties sur des actifs personnels de l’emprunteur.
Je n’ai jamais connu une banque qui a été mise en
péril par le fait de prêter des sommes d’argent importantes
aux agriculteurs. La limite que les banques
donnent au prêt, c’est la limite de la garantie qu’elles
ont. Lorsqu’elles estiment qu’un dossier est risqué,
elles ne prêtent pas d’argent.

GDS : Existe-t-il des solutions face à cette situation
d’endettement ?

PB : Il existe des solutions individuelles. Je connais
l’exemple d’un Groupement agricole d’exploitation
en commun (Gaec) dans le Maine et Loire qui fonctionne
selon le principe suivant : lorsqu’un jeune
rentre sur le Gaec, il y amène les moyens de production
inhérents à l’exploitation mais il les abandonne
en propriété au Gaec en partant. En contrepartie,
le Gaec cotise lui-même pour une caisse de retraire
complémentaire permettant d’assurer au paysan
une retraite ne l’obligeant pas de vendre les moyens
de production. On est dans un espace de propriété
individuelle et collective des moyens de production.
Dans certains cas, des paysans ont pu aussi directement
négocier entre eux : le revendeur se substitue
à la banque et demande au repreneur de lui verser
l’équivalent du capital progressivement, par exemple
600 euros par mois pendant 20 ans. Le revendeur
a ainsi un complément de retraite et le repreneur
n’est pas obligé de s’endetter auprès d’une banque
pour s’installer.
Toutes ces solutions permettent à des agriculteurs
d’avoir une carrière moins liée à la banque et plus
sereine. Mais on reste sur des solutions individuelles.
Malheureusement, nous n’avons pas aujourd’hui en
France de réelles pistes de solution globale pour résoudre
la question de l’endettement des paysans.

Patrick Bougeard ([email protected]) est
président de l’association française Solidarité
Paysans. Solidarité Paysans est une association française
qui vise à accompagner et défendre les agriculteurs
confrontés à des difficultés sur leur ferme. En prenant
en compte tous les aspects des problèmes rencontrés
par les personnes (juridiques, financiers,
techniques mais aussi sociaux, familiaux, de
santé, de logement, etc.), l’association se fixe pour
objectif de permettre à l’agriculteur de retrouver
pleinement la maîtrise de sa ferme ainsi que sa place
dans son milieu professionnel et son
territoire.

  • Réagir :
  • Partagez :




Réagir à cet article

Restez informé(e) !

Vous pouvez vous abonner à nos publications et bulletins pour les recevoir directement dans votre boîte mail. Vous pouvez également créer des bulletins personnalisés pour recevoir les dernières informations publiées sur les thématiques de votre choix.

Je m’inscris

  •  

    Site réalisé avec le soutien de l’Organisation internationale de la Francophonie et de l’Agence française de Développement

  • AFD OIF
  • COMMENT PARTICIPER ?

    De nombreuses possibilités existent pour participer à la vie du réseau. Vous pouvez vous abonner à nos publications et créer des bulletins personnalisés.

    Abonnez-vous à nos publications

  • Vous pouvez aussi vous abonner à nos flux RSS et nous suivre sur les réseaux sociaux

  • Envoyez-nous vos contributions et vos suggestions en nous contactant !

  • CONTACTEZ-NOUS