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Les organisations paysannes face aux besoins de financement des agriculteurs

Dans la mesure où les organisations paysannes visent à
proposer des réponses aux difficultés rencontrées par
leurs membres, la question de l’accès des agriculteurs au
financement est cruciale pour elles. Quelles solutions y apportent-
elles ?

Grain de sel (GDS) : Pourquoi les exploitations familiales
ont-elles des difficultés à accéder au financement
dans vos pays ?

Andriamparany Ranoasy : À Madagascar, la plupart
des agriculteurs ne savent pas écrire, ils n’osent
donc pas demander un crédit. Seuls environ 10 % des
agriculteurs malgaches ont déjà pris un crédit, que
ce soit auprès d’une banque ou d’une institution de
microfinance (IMF) mutualiste. Avec le développement
des IMF, en particulier depuis 5 à 10 ans, la situation
commence à évoluer, bien que pour l’instant
encore peu de producteurs accèdent à leurs services.
Tahirou Amza : Au Niger, l’offre de crédit est insuffisante,
mal connue, mal répartie et accessible
seulement à des conditions souvent inappropriées
(montant, durée, taux d’intérêt, garanties, délais).
Les institutions financières souffrent d’un manque de
ressources humaines qualifiées
et d’outils pertinents pour analyser
les demandes des exploitations
familiales. Il y a aussi une
faible maîtrise des informations
sur les exploitations familiales
et leur rentabilité. Le risque est élevé et les capacités
de remboursement des EF sont relativement faibles.
Enfin, au niveau des organisations de producteurs,
il y a parfois une faible capacité à exprimer les besoins
des EF et à faire respecter les engagements de
remboursement des producteurs. Les dispositifs endogènes
de crédit des OP sont de leur côté instables.

GDS : Que font vos organisations respectives pour
améliorer l’accès des EF au financement ?

TA : Depuis 2004, la Fédération des coopératives maraîchères
du Niger (FCMN) a entamé une réflexion
sur la mise en place d’un système de financement interne
répondant aux préoccupations spécifiques de ses
membres. Depuis 2005, elle a expérimenté plusieurs
types de crédit. La mise en marché collective avec des
avances pour la production et la commercialisation
(crédits pour l’achat d’intrants, de matériels agricoles,
d’animaux de traits, de semences), développée avec
plusieurs partenaires (BRS/ORABANK, Ecobank et
SIDI), s’est avérée le type de crédit le mieux adapté
aux besoins de la FCMN. Un« crédit documentaire »
a été mis en place avec la BOA pour le financement
de semences de pomme de terre : la banque (BOA)
s’engage pour son client importateur (FCMN) à régler
au fournisseur de semences dans un délai de 3
mois, via une banque intermédiaire (BNP Paribas)
la valeur de la marchandise (les semences) contre la
remise de documents strictement conformes justifiant la valeur et l’expédition des marchandises. Le crédit
documentaire a pour effet de rassurer les deux parties
 : l’acheteur ne paie pas tant qu’il n’a pas reçu la
marchandise ; le vendeur n’enverra pas la marchandise
tant qu’il n’a pas la garantie d’être payé. Le « crédit
fournisseur » pour les semences de plants de pomme
de terre a aussi été testé. Le warrantage d’oignon et
de pomme de terre, avec des magasins de stockage
type FCMN permettant de limiter les pertes à 7 %
maximum, est aussi pratiqué. Enfin, la FCMN a aussi
eu le privilège de bénéficier d’un fonds de garantie
de la FAO au même titre que d’autres organisations
paysannes faitières pour leur faciliter l’accès au crédit.
Pour l’ensemble de ces expériences, les exploitants
membres ont eu accès au crédit à travers la faîtière
nationale qui porte la responsabilité du risque. Les
relatons entre la faîtière et les membres (unions et
coopératives) sont formalisées
à travers des contrats qui précisent
les modalités de mise
en place et de remboursement.
AR : C’est justement le problème
du financement que nous
avons voulu aborder à la création de Fifata. Pour cela,
nous avons développé à partir de 1993 des Caisses
d’épargne et de crédit agricole mutuel (Cecam). Ce
sont des institutions de microfinance à vocation rurale
et agricole. Cela a été un succès important. Il existe
aujourd’hui 202 caisses locales regroupant au total
environ 196 000 membres. Cette année, les crédits en
cours s’élèvent à environ 109 milliards d’Ariary (plus
de 20 milliards FCFA, ou de 30 millions d’euros) et
l’épargne dépasse les 29 milliards d’Ariary (plus de
5 milliards de FCFA ou de 8 millions d’euros). Pour
développer et sécuriser sa structure, le réseau des
Cecam s’est progressivement ouvert vers les zones
urbaines et le financement des transporteurs et des
commerçants, mais tout en conservant sa vocation de
financement des agriculteurs. Il a aujourd’hui acquis
une autonomie totale vis-à-vis de Fifata. Au niveau
de Fifata, nous avons depuis développé d’autres activités
complémentaires car travailler uniquement
sur l’accès au financement ne peut pas tout régler.

GDS : Pourquoi travailler uniquement sur l’accès au
crédit ne suffit-il pas ?

AR : Au départ, la plupart des producteurs disaient
que le financement était le principal frein au développement
agricole. Mais ce n’est pas tout à fait vrai.
Depuis la création des Cecam, il leur est plus facile
d’obtenir des crédits, mais ils ont des difficultés à les
rembourser. Nous nous sommes rendu compte que nous avions besoin de formations techniques, d’informations
sur notre exploitation et de compétences
en gestion. L’agriculture n’est pas considérée comme
un métier à Madagascar. Les gens ont tendance à
penser qu’on n’a pas besoin de compétences et de
formations pour être agriculteur. C’est faux mais ça
explique pourquoi l’État a très peu investi dans le
domaine du conseil et de la formation aux agriculteurs.
Nous avons donc dû proposer nous-mêmes
ces services. Si d’autres le font c’est bien aussi, mais
nous devons alors prendre part à toutes les instances
décisionnelles qui fournissent ces services aux producteurs,
qu’il s’agisse de finance, de formation ou
de foncier, afin de nous assurer que les besoins réels
des exploitations familiales sont bien pris en compte.

GDS : Que faudrait-il aujourd’hui faire de plus ou
mieux pour améliorer l’accès des agriculteurs au financement
 ?

TA : Au niveau des OP, je pense que nous avons encore
tout à travail à faire de renforcement de la crédibilité
des exploitations familiales vis-à-vis des institutions
financières. Cela passera par une meilleure maîtrise
des informations économiques sur les exploitations
familiales, mais aussi par la formation
et la sensibilisation des
producteurs sur la demande, la
gestion et le remboursement des
crédits. Négocier un fonds de
garantie ou renforcer les fonds
propres des OP peut aussi permettre de cautionner
les exploitations familiales auprès des institutions
financières.
Nous devrions aussi continuer à construire des
partenariats et des liens de confiance avec le système
financier existant, qu’il s’agisse des banques ou des
IMF, pour qu’elles financent les agriculteurs mais
aussi les autres activités économiques structurantes.
Enfin les organisations paysannes ont un rôle clé à
jouer pour défendre les intérêts des exploitations
familiales auprès des autres acteurs de la filière, notamment
lorsqu’il y a des schémas de contractualisation
liant les producteurs aux acteurs de l’aval ou
de l’amont, mais aussi auprès de l’État pour qu’il
adopte des politiques agricoles favorables à l’investissement,
au financement et à la gestion du risque
agricole. La construction d’interprofessions ou encore
la prise de participation par les organisations
de producteurs dans les institutions financières et
dans les entreprises agroalimentaires permettraient
également de progresser.
Au-delà du rôle des OP, il faudra aussi que l’État s’investisse davantage. Il pourrait par exemple favoriser les prélèvements sur la commercialisation des produits agricoles sous forme de taxes reversées à la profession agricole pour accroitre la participation
des OP dans le financement des chaînes de valeur agricole et les concertations internes à la profession. Il pourrait aussi favoriser la mise en place d’institution
de microfinance et de guichets de proximité en milieu rural, incitant l’installation de nouveaux guichets de proximité par des structures professionnelles
existantes ou à venir. Des projets pilotes sur la question d’assurance agricole pourraient conduire à la mise en place de dispositifs d’assurance agricole.
AR : L’accès au financement doit se penser de façon
différente selon le type d’exploitation. Les paysans très
pauvres doivent être subventionnés pour survivre.
Parce que s’ils ne cultivent pas, ils vont mourir aujourd’hui.
Les grands producteurs n’ont pas de problème
pour accéder au crédit proposé par les banques.
Les paysans dans une situation intermédiaire, qui
maîtrisent déjà les techniques de production et qui
font des efforts de gestion de leur exploitation peuvent
assumer de prendre un crédit mais le taux appliqué
aujourd’hui par les IMF à Madagascar reste encore
trop élevé. Au niveau des Cecam par exemple, il varie
entre 2,5 % et 4 % par mois. Les banques exigent aussi
des garanties que le producteur
ne peut pas toujours fournir.
Récemment, l’État a décidé
de mettre en place un Fonds
pour le développement agricole
(FDA), qui pourrait permettre
d’accélérer les choses. Avant de mettre en place ce
fonds à l’échelle nationale, des Fonds régionaux
de développement agricole (FRDA) ont été mis en
place dans plusieurs régions : les partenaires financiers
versent leurs fonds aux FRDA qui les gèrent
ensuite. Ces FRDA existent depuis 2009. Il existe
quatre guichets pour accéder aux financements du
FRDA : organisation paysanne régionale, centre de
services agricoles, recherche universitaire et paysanne
et microfinance. Par exemple, si un producteur veut
prendre un crédit pour acheter une charrette, il faut
qu’il fournisse au moins un quart du coût total. 25 %
sont prêtées par la Cecam et les 50 % restants sont
fournis par le FRDA. Après évaluation du pilotage
des FRDA, l’État a décidé de mettre en place le Fonds
national : cela fait 2 ans que le conseil d’administration
du FDA (14 membres dont 7 producteurs agricoles)
a été mis en place et cela la fait 6 mois que la
directrice est en poste. Elle est en train de constituer
son équipe. Beaucoup de choses sont encore en discussion
et restent à définir, mais ce fonds pourrait
contribuer à améliorer la situation du financement
agricole.

Exploitations familiales et accès au crédit au Niger
Au Niger, moins de 10 % des producteurs obtiennent
des crédits auprès des institutions
financières directement ou via leurs organisations,
mais un grand nombre de producteurs prennent
du crédit auprès des commerçants. Les commerçants
sont ainsi la « première banque agricole » du
Niger avec une multitude de pratiques qui se sont
progressivement développées (lire l’expérience de
la FCMN ci-contre).
Les banques peinent encore à financer le secteur
agricole. Lorsqu’elles le font, c’est principalement en
adoptant une position de « grossiste » : elles financent
les institutions de microfinance impliquées dans le
financement de l’agriculture. C’est le cas notamment
d’ECOBANK Niger et de la Banque agricole
du Niger (Bagri).
Les institutions de microfinance sont prégnantes
dans le financement de l’agriculture et du monde
rural. À fin décembre 2014, le crédit à l’agriculture
représente au total 18 % du portefeuille des institutions
de microfinance majeures du pays, soit environ
5,7 milliards de FCFA.
Le taux pratiqué par les institutions de microfinance
est en général entre 18 et 24 % par an. De leur
côté, elles empruntent auprès des banques au taux
moyen de 11 %. ASUSU SA, qui représente 50 % des
crédits agricoles de ces institutions, propose un taux
mensuel dégressif de 1,65 % par mois. L’obtention de
crédits individuels par le biais des organisations de
producteurs pourrait et devrait permettre de limiter
les frais de compte, qui sont mensuels et constituent une charge très importante pour les petits crédits, en ouvrant un seul compte même s’il y a une douzaine
de producteurs bénéficiaires au final du crédit.
Des négociations sont également en cours avec
les institutions financières, les organisations de producteurs,
les gouvernements et leurs partenaires afin
de trouver une alternative aux garanties financières
que les producteurs ne peuvent le plus souvent pas
produire. Quatre à cinq grands programmes (coopération
suisse, danoise, et luxembourgeoise, Agence
française de développement, Fonds international de
développement agricole) se sont engagés dans le développement
de crédits aux exploitations agricoles
avec un système de subvention adossé au crédit pour
les investissements, le renforcement des capacités
des institutions financières (procédures, formation
du personnel), le renforcement des OP, la réflexion
pour la mise en place d’un fonds de garantie ou encore
la création d’un fonds de financement des institutions
de microfinance. Celles-ci ont aujourd’hui
des ressources insuffisantes et se financent auprès de
banques à des taux qui ne permettent pas de diminuer
les taux d’intérêt.
Plusieurs évolutions sont ainsi en cours. Un des
changements les plus importants, c’est que la question
du crédit commence à être vue différemment avec la
compréhension que cela demande un ensemble de
mesures coordonnées. Au Niger c’est le Haut-Commissariat
à l’Initiative 3N qui anime la réflexion,
construit des propositions et coordonne les initiatives.

Andriamparany Ranoasy ([email protected]) est le directeur de
Fifata, une des organisations de producteurs les plus importantes à Madagascar. Tahirou Amza ([email protected]) est le directeur de la Fédération des coopératives maraîchères du Niger (FCMN). Il est agroéconomiste et travaille en particulier sur les enjeux du financement agricole.
- Pour en savoir plus sur les Fonds régionaux de
développement agricole à Madagascar, nous vous recommandons la lecture
de la capitalisation intitulée « Des paysans
malgaches investis dans un
dispositif de financement
de l’agriculture ». Elle porte
sur l’expérience de mise en
place de fonds régionaux
de développement à
Madagascar, par l’Afdi en
partenariat avec le réseau
SOA, de 2006 à 2014.

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